Tina Charlebois
Biographie
Fière franco-ontarienne, née dans le village Iroquois, Tina Charlebois porte avec une profonde conviction son engagement pour la transmission de la culture francophone et la circulation de la poésie entre les créateurs et ses publics. Passionnée, elle enseigne depuis 2006, à l’École secondaire catholique La Citadelle, à Cornwall. Tina ajoute une corde à son arc en 2021 avec la traduction d’un recueil de l'écrivaine autochtone Janet Rogers. Sa voix directe use de l’ironie, de la dérision à propos d’elle-même et de jeux de mots parfois tranchants. Une complexité sous-tend les observations de scènes du quotidien, les réflexions et la critique sociale en faisant sa richesse, notamment avec Poils lisses (prix Le Droit et Trillium poésie), Miroir sans teint (prix Le Droit) et son dernier titre Conjugaison des leurres. Elle vénère les œuvres de Patrice Desbiens et Jean Marc Dalpé : sa poésie est une digne héritière de leurs œuvres.
Entrevue
Je lisais beaucoup de poésie au secondaire, mais c'était surtout en anglais. Le style d'écriture de la chanteuse et autrice Jewel a grandement influencé mon style, mes jeux avec la disposition graphique du poème. Ce n'est qu'en douzième année où j'ai découvert la poésie de Dalpé et de Desbiens, grâce à un enseignant attentionné qui m'a permis de faire un travail autonome sur la poésie franco-ontarienne. Ça m'a ouvert tout un autre monde - enfin, de la poésie qui sonnait comme moi, qui parlait comme et de moi. Je dirais que le poème « Patrimoine » (Gens d'ici) de Dalpé a été le premier à allumer en moi cette fierté franco-ontarienne. Ensuite, un extrait d'« Enfants » (Les murs de nos villages) de Dalpé m'a montré la force de la métaphore du quotidien : « Un baril rouillé / rempli d’eau impure. / Après chaque pluie de printemps / il y a de la nouvelle eau dans le baril / mais elle finit toujours par se brouiller. / Faut pas blâmer l’eau / Faut changer le baril ».
J'écrivais des poèmes et des paroles de chansons dès l'intermédiaire (la septième année en Ontario). Je savais depuis longtemps que je voulais être écrivaine, mais je n'avais pas l'imagination d'une romancière. J'aimais beaucoup les langues, et mon père et une de mes soeurs sont vraiment vites avec leurs répliques drôles et leurs calembours, et je voulais les imiter. Alors je me suis alignée de plus en plus vers la poésie, jouant avec les images métaphoriques, les allitérations et les assonances. Je dirais que j'ai seulement commencé à me considérer poétesse en produisant mon premier manuscrit, grâce au mentorat de Robert Yergeau, mon prof d'université. Sa reconnaissance a validé mon écriture : avant lui, j'écrivais pour le fun, mais avec son soutien, j'ai vu que ce que je produisais était justifié.
Plus jeune, j'aurais dit que notre travail est de valider la poésie comme art légitime, sur le même pied d'égalité que les autres formes d'écriture et d'art, et de contribuer à l'appréciation et à l'évolution de la langue (n'importe laquelle). Aujourd'hui, j'ajouterais que nous devons utiliser notre écriture pour revendiquer ou faire réfléchir nos auditoires (enclins à nous entendre ou non). Le poème se prête tellement bien à notre société du rapido, du meme, du pouvoir de l'interprétation -- c'est en discutant de nos différentes interprétations que nous pouvons commencer à régler certains problèmes. Les poèmes sont un excellent point de départ pour parler langue, sociologie, art. On y a de tout !
J'ai écrit « Résolution » lors de mon deuxième bac, alors dans ma très jeune vingtaine. À première vue, le poème parle de la fin d'une relation amoureuse hétérosexuelle. L'idée est que le je ne va enfin plus dépenser son énergie sur un tu qui n'en vaut pas la peine (à chacun.e d'interpréter pourquoi). Par contre, c'est aussi à cette époque où j'ai commencé à explorer mon côté féministe, et j'ai voulu donner au je une force d'autonomie que je ne ressentais pas encore. Je voulais revirer l'Histoire qu'on nous a toujours enseignée, celle dans laquelle c'étaient les femmes qui étaient oubliées. C'est comme vouloir reprendre un peu de ce pouvoir, ne serait-ce que dans l'écriture d'une histoire amoureuse sans conséquence.
Je choisirais « Devenir » de Michel Pleau. Son recueil Regards sur le poème, ses réflexions à la suite de sa maîtrise, m'a marquée, alors je suis toujours intéressée à ses écrits. Dans « Devenir », on voit une sagesse qui encourage doucement le lecteur ou la lectrice à cheminer, à laisser derrière soi ce qui a été enflammé car on n'y peut rien. Il faut alors qu'on « dev[ienne[ nos gestes », ce qui est un excellent message d'être responsable de sa propre vie. Un poème que j'aurais dû lire plus jeune, mais qui fait écho à une de mes valeurs en tant qu'humaine, pas seulement en tant que poétesse.