Mortalisation

Clic. Prends une photo, ça durera plus longtemps.

Clic. Elle est parfaite. Ma lentille rend immortelle ma maison de Glen St. Mary. Elle se dresse tel un château imprenable, dégageant une chaleur invitante. J’entends chanter la colombe. Clic. Elle et ses pigeonneaux, promesses de demain, feront partie du décor pour toujours.

Clic. Il y a une étincelle, une vague de chaleur lorsque je baisse la caméra pour un instant. Le monde est-il en feu? Non. Ce n’est que le Soleil qui m’envoie ses rayons le temps de quelques cadres.

Clic. Ma mère m’appelle : le souper est prêt! J'enlève mon œil d’artiste.

Clic. C’est à cet instant précis que tout s’est écroulé. Le feu affamé dansa du haut des branches des érables, au nid des colombes, au toit de ma maison. Le bruit était assourdissant, tel le grondement du tonnerre, la chaleur, suffocante, comme si les flammes avaient leurs doigts enroulés autour de ma gorge.

Clic. Ma caméra est oubliée au sol et mes mains se crispent sur mes oreilles alors que je tente d’étouffer les cris de ma mère, clic, les hurlements du jardinier et clic, les appels à l’aide des jeunes colombes.

Clic. Elles ne savent pas encore voler. Où est donc leur mère?

Clic. Je vois toutes mes photos se tordre alors qu'elles fondent. Clic. Nos toiles, effacées en cendres. Nos souvenirs sont effacés en cendre. Nous sommes effacés en cendres.

Clic. Je cours vers la structure dévorée par les flammes, mais clic, le toit s’effondre et clic, où est leur mère, où est ma mère?

Clic. J’ai chaud, trop chaud, je sens ma peau bouillir, clic, mes yeux fondre, je suis aveuglée, clic, j’entends à peine mes propres hurlements, clic, la maison qui se débâtit gronde, clic, tonnerre.

Clic. La caméra est clic, engouffrée dans clic, l’incendie, pourtant les clics, ne se clic, taisent, clic,
clic, clic,
clic, clic, clic.

Clic. La colombe a abandonné ses pigeonneaux pour fuir l’incendie. Pourtant, la voilà gisante, asphyxiée par la fumée.
Son sacrifice n'a servi à rien.
Clic. J’aurai dû savoir que longtemps n’est pas pour toujours.

Ce poème est le gagnant du Prix mensuel VOICES/VOIX de février. Voici ce que notre éditeur Michel Pleau en a pensé : 

J’aime beaucoup cette écriture incandescente ! Ce poème-incendie est puissant, audacieux et profondément touchant. Le « clic » d’un appareil photo, comme un cœur-métronome, rythme le monde intérieur de la poète et le fait voir. Lorsqu’elle écrit « J'enlève mon œil d’artiste », tout bascule. Un « feu affamé » s’empare du poème. Juliette A. C. Wylie démontre une sensibilité rare et une capacité impressionnante à transformer une expérience en matière poétique. 

Jeune fille brune dans un événement intérieur

Juliette A. C. Wylie

Année: 4e secondaire / 10e année
École Secondaire Publique de la Salle
Ottawa, ON

« <p>J'ai été inspirée par la perte de l'innocence qui vient avec celle de l'enfance. Plus spécifiquement, j'ai été inspirée par les souvenirs qui deviennent teintés par ce passage du temps et le constat que nos parents sont aussi imparfaits que nous.</p> »

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