Je me perds dans la contemplation de la jeune fille que tu deviens.
Tes yeux doux et ton corps droit de fierté, tes cheveux, que tu as souvent détestés, te tombent majestueusement sur les épaules relevées.
Mes larmes vacillent et bruinent mes yeux. Je suis si fière de toi.
Mais… le remarques-tu ?
Nous vivons sous le même toit, mais jamais au même étage. Deux droites parallèles. Deux inconnues.
Te souviens-tu de ces moments partagés ?
Ils se sont envolés, arrachés à nous par la fin de l’innocence et de notre naïveté.
Ils se sont effacés comme les dessins de craie que nous tracions fréquemment lors de ces longs après-midis d’été, un popsicle souillant nos doigts collants mais empreints de souvenirs, lavés par la pluie vaine.
J’ai grandi et j’ai évolué ;
Les cabanes de coussins dépareillés se sont effondrées, nos Playmobil se sont tus, emportés par un orage que je n’ai pas vu venir. Et moi, je t’ai abandonnée, je t’ai perdue en m’enfonçant dans cette tornade immense.
Je t’ai blessée avec des mots âcres que je n’ai jamais pensés parce que ma colère s’en délectait. Je suis devenue quelqu’un d’autre, trop vite, trop violemment. Tu me regardais fantôme sans comprendre.
Puis un jour, j’ai rêvé : un cauchemar m’esquissait et brouillait mes pensées.
Il me plongeait dans un monde où je ne te voyais plus.
Puis, lorsque tu es apparue, je ne te reconnaissais plus.
Ton visage, autrefois si enfantin, portait déjà les ombres du temps.
J’ai pris conscience que tu avais changé sans que je te regarde vraiment, sans que je te connaisse vraiment.
J’ai tenté de réparer le miroir brisé de nos souvenirs, mais son reflet ne me ment pas, tu as grandi.
Et chaque mot que j’ai prononcé, tu te les remémores.
Tu me les renvoies, me perforant et m’enfonçant comme je n’aurais jamais souhaité te faire vivre.
Tu me rends mes propres armes. Celles que j’ai lancées sans mesurer la douleur que je t’infligeais. Le poison s'est infiltré et il répand ses affres dans tout ton être abîmé.
J’étais supposée être ton modèle, mais aujourd’hui tu es une femme et je vais me réparer. J’espère que tu sauras me pardonner.
Je t’aime, ma sœur.