Vincent Lambert
Biographie
Entrevue
On ne m’a pas donné à lire de la poésie à la maison ou dans un cours. Je l’ai trouvée par moi-même, à la bibliothèque de mon école secondaire. Je me promenais entre les rayons sans savoir ce que je cherchais. J’ai tiré, au hasard, un livre au titre fulgurant : Capitale de la douleur, de Paul Éluard. Je l’ai ouvert et je suis tombé sur cette phrase : « Il fallait bien qu’un visage réponde à tous les noms du monde. » Je ne comprenais pas le sens. La phrase me dépassait et, en même temps, elle semblait me connaître. Sur le coup, elle exprimait mon amour maladroit, secret, immense – pour une fille. Plus tard, quand j’ai eu un enfant, j’ai découvert que ces quelques mots pouvaient aussi parler de lui. Et sans doute qu’elle parle de mon propre visage, du visage de tous les gens qu’on peut rencontrer, à partir du moment où on les regarde pour vrai. Il m’en est restée une conception de la poésie. La poésie rend cela possible : quelques mots nous lient au monde d’une façon tellement inattendue qu’ils ne finiront jamais d’être redécouverts à travers le temps.
J'ai aussitôt eu le goût d'écrire des choses comme "Il fallait bien qu'un visage réponde à tous les noms du monde", de créer cet effet-là, moi aussi, par imitation. Mais on ne choisit pas tant que ça ce qu'on va écrire. On ne sait pas trop, au début, quelle forme ça va prendre et ce qu'il nous est possible de faire. On fait tout simplement ce qu'on peut. Je ne peux pas dire que j'ai beaucoup exploré, au début. Je savais que j'aspirais à quelque chose de simple et révélateur. Et depuis, j'ai toujours été attiré dans cette direction, tout en sachant bien que, souvent, ça donne des poèmes trop compliqués pour rien et qui voilent, au lieu de faire voir. Je ne me suis jamais considéré poète - c'est seulement ce qu'on écrit dans les notices biographiques. Ce n'est qu'un mot parmi d'autres posés sur ce qui n'a pas de nom. C'est ça, au fond, que mes poèmes aimeraient bien faire éprouver. Le sans-nom.
Parfois, la poésie ne demande aucun travail. Les mots arrivent comme ils sont et ils sont acceptés. Elle devient un travail quand elle naît dans la confusion et qu'on essaie de la rendre spontanée, à force de la remâcher, d'effacer et de recommencer, et le résultat est souvent plus puissant que lorsqu'elle vient vraiment spontanément. C'est un travail qui peut être décourageant, mais qui est rempli de sens, parce qu'il est la réponse à une exigence qui est la poésie elle-même : le fait quand même incroyable de pouvoir faire sentir avec des mots. Des mots qui peuvent échouer, banaliser, endormir au lieu de soulever, et tomber à terre comme un cerf-volant qui pique du nez. Mais le vent, lui, ne disparaitra jamais. Il y en aura toujours assez. Ce qui risque de manquer, par contre, c'est de l'espace. Alors pour écrire, il faut être un peu farouche de son monde. Dire non. Ne pas se laisser distraire par des habitudes ou des réflexes qui ne mènent à rien. Il faut farouchement être maître de son attention. Le travail, c'est là qu'il commence.
« Je me réveille », de Patrice Desbiens.